26/04/2010

C’est la Foire !

Tribune libre

Qu’il soit bien entendu que cette tribune n’engage pas l’estimable revue qui veut bien la reproduire. Le département d’Etat nierait toute implication, comme on disait dans Mission Impossible…


Le calendrier vineux n’est pas rythmé que par les travaux de la vigne ou par le cycle de la plante, véraison, débourrage, fleur, etc. De manière plus prosaïque, il connaît deux événements majeurs : la Foire de Printemps et la Foire d’Automne, deux rendez-vous, deux figures imposées par la Grande Distribution…


On voudrait les ignorer qu’on ne le pourrait pas. Même si In Vino Veritas fait plus ou moins l’impasse sur cette actualité-là, la grande presse lui donne l’écho que mérite la manne publicitaire qu’elle permet de récolter. Et la presse vineuse lui emboîte le pas. J’en veux pour preuve le dossier que lui consacre Cuisine et Vins de France, dans son édition d’avril. Ou encore Terre de Vins, dans son n°4, sous le titre «Les Stars des Rayons de 4 à 10 euros». Notez qu’il s’agit toute de même d’une enquête critique, comme l’indique le sous-titre : «on a testé les vins des hypers». Je dirais même plus, d’une enquête pleine de danger.


Mais la marque la plus flagrante de la nouvelle affection des magazines vineux pour la grande distrib’, c’est dans la RVF qu’on la trouve, avec un dossier de couverture intitulé «Les hypers qui embellissent le vin». Un sacré brevet de vertu pour la GD, si vous voulez mon avis.
Moi qui suis issu de la presse de distribution (et oui, chacun sa croix), j’aimerais apporter ma contribution à ce débat.


L’importance prise par la GD sur toutes sortes de marchés alimentaires et non alimentaires est un fait. On ne peut qu’en prendre acte, comme on constate de visu que les boulangers, les bouchers, les légumiers, les poissonniers ou les cavistes disparaissent des quartiers. Il n'y a pas de Deus Ex Machina derrière cette évolution. La Grande Distribution n'est que l'expression de ce que les consommateurs sont prêts à accepter.
La GD n’a rien de diabolique. Elle joue seulement son rôle, qui est d’acheter pas cher, pour revendre pas cher. Parfois, moins cher encore, quand c’est possible; et c’est possible: qu’importe de vendre sans profit quelques bouteilles de grand cru quand on attire grâce à ça un client à qui on vendra, et avec profit, une boîte de petits pois, un DVD ou une tablette de chocolat. Le hic, c’est que c’est justement ce qu’un caviste ne peut pas faire.


Et ne me dites pas que les fournisseurs ont le choix de ne pas vendre à la GD. La GD trouve toujours des stocks flottants, des bouteilles de retour d’Amérique ou d’Asie, et si elle n’en trouve pas, elle en cherche. 
Combien de châteaux vous jurent leurs grands dieux qu’ils ne veulent pas travailler avec la GD ! Et c’est parfois vrai. Parfois moins. Parfois, c’est juste qu’ils ne maîtrisent pas «l’aval», la commercialisation de leur produit, un soin qu’ils laissent au négoce.
Dans certains cas, aussi, des producteurs se laissent abuser par des sociétés écrans, des hommes de paille qui leur commandent des vins sans leur dire la destination finale. L’an dernier, la maison Hugel a fait état d’un tel stratagème  sur son blog. Dans d'autres cas enfin, ils pratiquent le "faites ce que je dis, pas ce que je fais".

Pourtant, pris isolément, les gens de la GD sont des gens comme les autres, qui aiment leurs familles, leur chats et leurs chiens et qui bossent plutôt plus que leurs heures. 
Au fil des années, j'ai d'ailleurs tissé un petit réseau d'amitiés avec certains de mes interlocuteurs distributeurs, surtout dans les boissons; des "product managers", "des merchandisers", des "group purchase managers". Vous  remarquerez qu'aujourd'hui, il n'y a plus guère d'acheteurs dans la GD, au moins en titre. Peut-être parce que la compétence produit n'est plus ce qu'on leur demande, et parce que la "rotation" des fonctions est devenue la règle: je me rappelle encore l'histoire de ce spécialiste "marée" de Carrefour muté à la parfumerie... et j'en rigole encore. Les responsables vins sont l'exception qui confirme la règle, ils tournent moins que les autres, leur secteur étant sans doute un peu plus compliqué que les autres.

Plus important: à la table de jeu de grands distributeurs de plus en plus grands, par la loi des économies d'échelle, les petits producteurs de produits d'exception n'ont plus leur place. Ils n'ont pas les quantités nécessaires pour fournir ces mastodontes; et puis, les circuits d'approvisionnements de la GD sont tels qu'ils ne permettent guère l'exceptionnel. Dans le contexte de la GD, la tomate mûre est un problème, de même que le fromage au lait cru ou la fraise goûteuse. Les voila donc éliminés au profit de tomates hydroponiques (ta mère), de morceaux de plâtre en boîte circulaire (mais à la belle accroche campagnarde), et de fraises andalouses présentant à peu près le même sex-appeal que les cages à lapins de la Costa del Sol, et hors saison en plus.

Mais nous continuons à fréquenter la GD. C’est que toutes les enseignes ou presque vous promettent la facilité d'achat (le tout sous un même toit) et surtout des économies, parce que c'est ce que vous voulez entendre. Et  qui se préoccupe de la manière dont ces magasins obtiennent ces prix?

Je ne peux décider que pour moi. Acheter autant que possible dans le petit commerce (le vrai, pas les magasins de proximité des grands groupes, qui vous vendent la même chose mais un peu plus cher sous prétexte de vous dépanner). Privilégier les spécialistes, même s'il n'y en a plus guère - sauf quand, comme les parfumeurs, ils bénéficient d'une exception au régime général de la concurrence. Au fait, pourquoi eux, et pas les bouchers ou les poissonniers? Mystère. La compétence d'un boucher vaut bien celle d'un parfumeur, elle pourrait être protégée au même titre, mais c'est un autre débat.
Et dans le vin, puisque c'est encore possible, acheter chez le propriétaire, ou directement chez l'importateur. Notez que je ne le fais pas toujours. Même quand il s'agit d'écrire un article. L'esprit est fort, la chair est faible. D'autant plus faible que même les purs esprits doivent manger.

Je le souligne, je connais ou j'ai connu dans la GD de vrais passionnés de vin - chez Carrefour (il y a longtemps), chez Mestdagh, chez Delhaize, chez Colruyt, chez Cora, chez Spar... Mais le système étant ce qu'il est, je ne peux, comme la RVF, lui donner un prix "pour l'ensemble de son oeuvre"! Il y a trop de différences entre les enseignes, en matière de relation avec les fournisseurs, de fidélité, de développement des marques, de respect de la tarification....

Ca doit quand même faire tout drôle aux "vignerons d'exception" mis en scène dans les pages habituelles de la RVF que de côtoyer dans le même magazine les plus merveilleux fossoyeurs de la diversité vineuse, les plus grands as de l'importation parallèle et du rachat d'invendus, ceux-là même qui bradent quelques caisses de vins d'auteur lors de leurs fameuses foires, dans l'espoir de faire de l'image et de vendre le reste, le tout venant. Ca, c'est de l'embellissement!

Pensez-y, lors de la prochaine foire au vin, lorsque vous vous apprêterez à succomber à la promotion.

Hervé Lalau

07:14 Écrit par In Vino Veritas dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

C'est la foire ! Tellement vrai et depuis quelques années, je me rends compte que les Grandes Surfaces paient cher et vilain pour apparaître dans les revues spécialisées, que les "vendeurs de sur-stock" vendent aussi aux particuliers, ... et tout ceci au nez et à la barbe des cavistes qui voient leur chiffre d'affaires diminuer à vue d'œil, sans parler de ces pseudos-sociétés qui permettent de "produire le vin comme vous aimez" comme on le fait pour le parfum !

Écrit par : Vinodis | 27/04/2010

pourquoi en ce jour où 1300 tracteurs défilent dans Paris, Pourquoi ne règlementons nous pas définitivement les conditions d'achat,quid des conditions méprisables et méprisantes, d'entrée dans ces enseignes: gratuité, reversement en pourcentage sur le chiffre d'affaire annuel,participation financière exorbitante pour leurs promotions renvoi de la marchandise en cas de rotation trop lente, etc... ils sont avec les metteurs en marché, les fossoyeurs de l'agriculture et autres fournisseurs!Leurs slogans pour accrocher les "pauvres "sont indécents!

Écrit par : barriol | 27/04/2010

honteux en ce jour où 1300 tracteurs défilent dans Paris, Pourquoi ne règlementons nous pas définitivement les conditions d'achat,quid des conditions méprisables et méprisantes, d'entrée dans ces enseignes: gratuité, reversement en pourcentage sur le chiffre d'affaire annuel,participation financière exorbitante pour leurs promotions renvoi de la marchandise en cas de rotation trop lente, etc... ils sont avec les metteurs en marché, les fossoyeurs de l'agriculture et autres fournisseurs!Leurs slogans pour accrocher les "pauvres "sont indécents!

Écrit par : barriol | 27/04/2010

C'est la Foire....oui mais ....! Toujours agréable à lire les articles de Monsieur Lalau.... Oui mais....!
Oui, mais, il oublie dans son article que le succès de la GD n'est pas dû uniquement en raison des "possibles" économies qu'ils nous promettent, mais aussi et peut-être surtout, en raison de notre fainéantise ! Nous sommes devenus de gros paresseux ! Nous trouvons bien plus simple de ne chercher qu'une place de parking et de faire toutes les courses sous le même toit ! Plus besoin de prendre et reprendre sa voiture pour passer chez les boucher, puis chez les boulanger, puis chez le caviste, puis chez le fleuriste.....d'ailleurs, les magasins de parfums...et les coiffeurs, et les pharmacies se placent souvent très près des GD, non ? Alors, prenez les temps et le courage de bien faire vos achats… ;-)

Écrit par : Gérard Garroy | 27/04/2010

Oui Très vrai, ce que vous dites, M. Garroy.
J'aurais dû développer ce thèm, qui est crucial, mais mon texte était déjà bien long.

Bienvenue sur notre blog.

Écrit par : Hervé Lalau | 28/04/2010

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